Malgré la fin du compte d’opérations avec le Trésor français et la volonté affichée de renforcer son autonomie financière, la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) demeure largement tournée vers l’Europe dans la gestion de ses réserves extérieures. Les notes annexes des états financiers 2025, certifiés par Deloitte Côte d’Ivoire, révèlent en effet que 86 % des avoirs extérieurs de l’institution sont placés auprès de contreparties européennes. Plus encore, 82 % des réserves de change sont libellées en euros et 92 % du stock d’or physique de la Banque est conservé sur le Vieux Continent.
Ces chiffres illustrent la permanence d’une architecture monétaire héritée des accords de coopération franco-africains, puis réorganisée autour de l’euro à partir de 1999. Pourtant, depuis décembre 2019, la BCEAO dispose théoriquement d’une pleine autonomie de placement après la suppression du mécanisme de rétrocession des devises au Trésor français. Cette réforme devait symboliser une plus grande souveraineté financière des pays membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Mais dans les faits, les habitudes de gestion et les contraintes des marchés internationaux continuent de favoriser les actifs européens. Cette orientation intervient alors même que les équilibres économiques mondiaux ont évolué. La Chine est devenue le premier partenaire commercial de la zone UEMOA, devant l’Europe. Malgré ce basculement commercial, les réserves de change restent majoritairement exposées à l’euro et aux institutions financières occidentales.
En 2025, les réserves de change de la BCEAO ont connu une progression spectaculaire de 91 %, atteignant 16 352 milliards de FCFA, soit près de 25 milliards d’euros. Cette hausse s’explique principalement par l’envolée des cours des matières premières, qui a renforcé les recettes d’exportation des pays de la région. Les dépôts auprès des correspondants étrangers ont bondi de 177 % pour atteindre 12 356 milliards de FCFA, confirmant l’importance des placements internationaux dans la stratégie financière de la Banque centrale. Le portefeuille de titres de la BCEAO représente quant à lui 3 941 milliards de FCFA. La majeure partie est constituée d’obligations souveraines libellées en euros, essentiellement émises par des États de la zone euro, les États-Unis et d’autres pays membres de l’OCDE.
Selon un analyste sénior, cette stratégie peut s'expliquer par une recherche de stabilité et de sécurité à long terme plutôt qu’une quête de rendement immédiat. Une partie plus réduite des réserves est investie dans des actifs en dollars américains ainsi que dans des fonds gérés par la Banque mondiale et la Banque des règlements internationaux (BRI). L’or occupe également une place stratégique dans les réserves de la BCEAO. À fin 2025, le stock atteint plus de 1,5 million d’onces, valorisées à 3 640 milliards de FCFA. Cette hausse de 44 % sur un an provient essentiellement de l’augmentation du prix de l’or sur les marchés internationaux. Toutefois, 92 % de ce stock sont conservés en Europe, principalement dans des centres financiers comme Londres ou Zurich.
D'après certains économistes, ce choix répond davantage à des impératifs de liquidité et de sécurité qu’à une logique politique. Depuis 2023, la BCEAO adopte néanmoins une gestion plus dynamique de son or. Les opérations de placement sur le métal précieux ont fortement augmenté afin de générer des revenus supplémentaires. Cette stratégie intervient dans un contexte mondial marqué par un regain d’intérêt des banques centrales pour l’or, considéré comme une valeur refuge face aux incertitudes économiques et géopolitiques.

