La Côte d’Ivoire accélère sa mue numérique avec une ambition clairement assumée : devenir l’un des principaux pôles africains de l’intelligence artificielle. Portée par un plan d’investissement massif de plus de 1 000 milliards de FCFA, soit près de 1,8 milliard de dollars d’ici 2030, cette stratégie traduit la volonté d’Abidjan de se positionner au cœur des futurs équilibres technologiques du continent. Mais derrière cette dynamique de modernisation, une autre réalité s’impose avec acuité : le pays figure également parmi les plus exposés d’Afrique aux cybermenaces.
Selon les observateurs, cette contradiction illustre les fragilités persistantes des écosystèmes numériques africains, engagés dans une course à l’innovation plus rapide que le renforcement de leurs dispositifs de protection. Dans une interview publiée le 3 mai sur le site officiel du gouvernement ivoirien, Stéphane Kounandi Coulibaly, directeur de l’Innovation, des start-up et du secteur privé au ministère de la Transition numérique, a réaffirmé l’ambition du pays de devenir un « hub régional » de l’intelligence artificielle. Une orientation désormais structurée par la Stratégie nationale de l’intelligence artificielle (SNIA 2030), adoptée en mars 2025. Le document repose sur trois piliers : investissement, inclusion et gouvernance. Il prévoit notamment la création d’une Agence nationale de l’intelligence artificielle, le développement d’applications sectorielles et la mise en place d’un Label Safe IA, élaboré en partenariat avec l’UNESCO, afin d’encadrer les usages éthiques de cette technologie.
L’exécutif ivoirien mise sur l’IA comme levier de transformation économique. Dans l’agriculture, secteur qui représente près de 20 % du PIB, les technologies d’analyse prédictive doivent améliorer la gestion des terres et anticiper les aléas climatiques. Dans la santé, les autorités veulent développer les outils de diagnostic précoce et renforcer la télémédecine afin de réduire les inégalités territoriales d’accès aux soins. L’éducation constitue également un axe central de la stratégie. Le gouvernement prévoit d’introduire progressivement les fondamentaux de l’intelligence artificielle dans les programmes scolaires et de renforcer la formation de talents locaux grâce à des partenariats internationaux. L’administration publique n’est pas en reste : automatisation des tâches, amélioration des services et optimisation des procédures figurent parmi les objectifs affichés.
Cette ambition intervient toutefois dans un environnement numérique particulièrement vulnérable. En 2024, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) a recensé plus de 12 100 cas de cybercriminalité sur le territoire ivoirien. Dans le même temps, l’éditeur Kaspersky affirme avoir détecté plus de 27 millions de tentatives d’attaques, dont 120 000 implantations de « backdoors », ces portes dérobées permettant aux pirates de conserver un accès clandestin aux systèmes compromis. Les infrastructures industrielles apparaissent particulièrement exposées. Selon les données publiées lors du GITEX Africa 2025, 37 % des ordinateurs industriels ivoiriens ont été ciblés par des logiciels malveillants, l’un des taux les plus élevés du continent. En février 2026, Air Côte d’Ivoire a elle-même signalé une exfiltration de données depuis ses systèmes d’information, illustrant la vulnérabilité persistante des infrastructures critiques.
Constat est ainsi fait que la transformation numérique progresse plus vite que les capacités de cybersécurité. Même les pays les mieux classés restent fortement exposés. Le Maroc et le Kenya, considérés comme des références africaines selon l’indice mondial de cybersécurité de l’Union internationale des télécommunications, figurent pourtant parmi les cibles les plus attaquées du continent. Consciente du retard accumulé, la Côte d’Ivoire tente désormais de bâtir son bouclier numérique. Créée seulement en octobre 2024, l’ANSSI centralise aujourd’hui les principaux dispositifs nationaux de réponse aux incidents cyber. Mais les infrastructures de défense restent encore en construction. Pour Abidjan, l’équation devient donc stratégique : réussir la montée en puissance de l’intelligence artificielle sans laisser s’installer une vulnérabilité numérique susceptible de fragiliser l’ensemble de son ambition technologique.

